Chronique d'un grand voyage
Prolégomènes

Là tout n'est qu'ordre et beauté
Luxe calme et volupté
(Charles Baudelaire)

 

Le périple (où aller ?)

Si on envisage un grand périple marin il faut tenir compte de la géographie et - surtout - de ce que nous laissent faire nos dieux exigeants et incorruptibles que sont Eole et Poséidon. Mais il ne suffit pas d'obéir à la volonté des dieux il y a d'autres contingences plus humaines, celles-ci. En particulier certains endroits de la planète où il ne faut pas essayer de s'approcher sauf à être "suicidaire grave" (comme diraient les d'jeun'z). Aussi j'exclue un tour de l'Afrique noire autant mauvais sur le plan marin qu'humain. Le passage par le canal de Suez et la mer Rouge ne vaut pas mieux. Sauf à le faire à six rafiots minimum et puissamment armés. Et il n'est pas sûr que ça s'arrange à la sortie. Les récents évènements au large de la Somalie l'ont montré et un escorteur avec canon et mitrailleuses ne se trouve pas couramment dans les offres d'occasion des courtiers de plaisance.

 

Cela dit si quelqu'un peut suggérer une destination possible, je suis preneur.

 

A l'ouest, rien de nouveau. Il reste les sempiternelles Antilles, quelque peu rabâchées, mais surtout l'Amérique du Sud qui offre beaucoup de possibilités (et même de passer dans le Pacifique). Ca sera donc cette direction qui sera retenue.

 

Comme Eole et Poséidon ont décidé d'envoyer vents et courants dans la même direction (NE dans l'hémisphère N et SE dans l'hémisphère S, ce sont les alizés), il faudra faire un choix en atterrissant sur la pointe du Brésil appelé fort justement le "Nordeste" (Natal est la ville la plus sur la pointe). Deux possibilités : on remonte la côte NE du Brésil vers les Guyane et, ensuite, on peut obliquer vers Trinidad et Tobago et les Antilles, soit on descend la côte brésilienne vers le S, en direction de l'Argentine.

 

Quelle possibilité choisir ?

 

Finalement l'option plein sud (Argentine) a eu ma préférence car, outre qu'il me faut, quand même, me trouver un pied-à-terre pour mes vieux jours quand je serais perclus de rhumatismes, le monde de l'Amérique du Sud, même réduit aux seuls pays comme le Brésil, l'Argentine et le Chili s'avère être une immense et riche géographie qui suffira à m'occuper pendant les 200 ans qu'ils me restent encore à vivre.

Le bateau

Pour un tel périple il faut un bateau par forcément très grand (un 10 m suffit) mais sa préparation hauturière doit être soignée. Outre les vérifications nécessaires il est bon que certains accessoires soient doublés (au moins le vérin du pilote automatique, la VHF, le GPS, le sondeur) ainsi que... le capitaine (la navigation en solo, c'est peut-être bien dans les livres, mais c'est une stupidité qui vous expose inutilement à des dangers non négligeables). Le confort à bord est également important pour s'installer dans la durée. Un four à gaz pour faire le pain, un frigo à compression efficace pour le sacro-saint punch sous les tropiques. Plus quelques agréments culturels indispensables comme les CD audios et DVD vidéos avec les lecteurs correspondants. Les bouquins ne nécessitent pas d'accessoires de lecture (des lunettes pour certains) mais ils prennent une place gigantesque dans un petit, et même un grand, bateau.

 

 

le voilier Antlia

 

Antlia est un Jeanneau Symphonie de 1980, 9,50 m de coque, 9,80 m au total.

 

Correct à toutes les allures (bonne tenue au pilote automatique), confortable (vaste cockpit, cuisinière avec four, grande table à carte). A toutefois nécessité des compléments indispensables non prévu par le chantier : pompe d'eau de mer, deuxième batterie, etc. Et surtout de remplacer les cadènes fils de 10 mm d'attache des haubans par des cadènes forgées de 12 mm, les premières, de médiocre tenue, m'ont valu un démâtage sous la Martinique. Indispensable aussi de renforcer le pont sandwich au niveau de l'implantation des bas-haubans. L'équerre de renfort, entre le pont et la coque étant insuffisante (fissures autour de la cadène). Idem pour le safran complètement suspendu par sa bague en plastique sur le tableau arrière lequel n'a pas résisté à une forte houle lors d'un hivernage à Porto Santo (à côté de Madère). Ils confondent masse et poids chez Jeanneau. Réparation et renforts solides effectués. Testé sur une 2e transat. Plus rien à craindre.

Informatique à bord

Me targuant de quelques compétences dans ce domaine (sur PC uniquement) car je bricole ces engins depuis leurs débuts en France (1986) je vais vous décevoir en disant que je ne m'en sers pas en navigation. Et ce pour plusieurs raisons dont la principale est que je me méfie des pannes diverses et des problèmes électriques. Au moins les cartes papiers, aisément crayonables (mine 2B), ne tombent jamais en panne et, en cas d'avarie électrique autant majeure qu'improbable, je dispose d'un deuxième GPS fonctionnant sur pile. Ceci étant dit il est quand même appréciable d'avoir un ordinateur à bord pour

Portable or not portable ? Zat ize ze couèchionne

 

Par ignorance et par conformisme, beaucoup s'équipent d'un portable. L'affligeant est que cette mode touche même les terriens sédentaires qui n'ont nullement besoin de trimbaler un ordi hors de chez eux. En périple marin le portable ne se justifie que dans les très rares cas où il est possible d'amener son ordi dans une zone Wifi où le brancher sur un câble Ethernet. Or, la plupart du temps, vous ne trouverez que de mauvais "cyber-cafés" disposant de PC poussifs au débit ADSL minable, sur lesquels on ne peut même pas brancher une clé USB et encore moins son PC.

 

A ce stade les inconvénients d'un portable l'emporte sur ses avantages. Petite liste :

Sur un bateau disposant d'un minimum de place (un 12 m) il sera relativement facile d'installer un PC "normal" (dit "de bureau") composé d'une mini tour qu'il sera aisé de sangler près de la table à carte, d'un écran plat monté sur un bras (afin de permettre une vision de films autrement qu'assis sur la banquette de la table à carte) ainsi que du système son composé d'un petit amplificateur et de petits HP peu encombrants. Comme pour tout PC de bureau, on choisira un matériel d'assemblage, avec des composants de marques éprouvées, avec une carte mère disposant de CD avec tous les drivers nécessaires pour tous les systèmes. Un disque dur ammovible USB, pour les sauvegardes, sera un complément utile. Un équipement Wifi, par antenne extérieure amplifiée, permettra de se connecter directement dans les marinas équipées de hot-spot Wifi.

 

En cas de panne d'un tel PC il sera aisé de trouver des pièces détachées standards dans tous les pays.

L'équipage

C'est là où la difficulté commence vraiment et où j'ai ressorti la citation du peu recommandable Joseph Staline "La question centrale, c'est l'homme". Parce que tant qu'il s'agit de refaire une implantation de hauban et une réfection de safran ce n'est qu'une question de technique et de travail, mais trouver un équipage, c'est à dire des gens partageant un projet commun et, par obligé, des idées communes sur le monde qui vous entoure, ça se complique. Surtout à notre époque.

 

Ce qu'il faudrait comme équipage :

 

C'est un bateau idéal à deux, mais parfaitement possible à trois.

 

Qu'est-ce qu'il conviendrait le mieux au niveau humain ?

 

Nos grands ancètres de la marine en bois panachaient les âges extrèmes. Ils n'étaient pas obligés. D'autant que les conditions de vie de ces époques tronquaient la pyramide des âges aux deux extrémités et que les moussaillons n'étaient pas les ados bien nourris (un peu trop, même) de maintenant, pas plus que les vieux gabiers (alcoliques, rhumatisants et syphilitiques pour la plupart), les solides vieillards d'aujourd'hui. C'est qu'ils voulaient créer une ambiance familiale dans cette navigation au long cours. D'ailleurs ce n'est pas pour rien que seules, les petites familles, sont encore capables d'entreprendre de grands voyages (encore qu'on ne demande pas toujours leur avis aux bambins du bord, car ce ne sont que des bambins, pas des ados).

 

Donc pour en revenir à notre propos il y a 3 catégories possibles indexant âges et savoir marin : les moussaillons, les matelots et les capitaines (pour la dernière catégorie, la seule qui soit pourvue, un seul suffit)

 

Donc, par exemple, voici un spécimen d'équipage

 

 

moussaillon

Le moussaillon Nikita

Il est mimi, mais quand même un peu vert.
En plus il ne parle que russe.
Nous le laisserons dans sa steppe orientale

très vieux barreur

Trompe-la-Mort, le barreur

Expérimenté, certes, et gardant le moral
en toute circonstance.
Mais je lui trouve une maigreur et une mauvaise mine.
On le laissera à sa maison de retraite.

le capitaine

Williamhoustra, le capitaine

Bof ! Ce n'est pas Clint Eastwood (dans sa jeunesse)
encore moins Leonardo di Caprio.
Mais il a un peu d'expérience
et peut veiller à ce que le rafiot ne coule pas
sur le premier écueil venu.

Maintenant venons-en de plus près aux caractéristiques de l'équipage manquant dans les catégories moussaillons/matelots

 

Le minimum commun est la disponibilité et la durée. Autrement dit les bateaux stoppeurs qui profitent d'un bateau (pas sûr en fait que ça soit très profitable) pour se rendre d'un point A à un point B ne sont pas concernés par ce périple, ils feraient mieux de trouver un convoyage, pour autant qu'ils aient les compétences marines. Une autre catégorie est exclue, ceux que j'appelle les EDD (Equipiers à Durée Déterminée). Ces braves gens n'envisagent leur voyage au long cours que dans le cadre limité de congés salariaux et ce n'est ni une solution pour eux, ni pour ce projet de navigation car, en bateau, si on sait à peu près quand on part, on ignore quand on arrive (8 jours pour faire Las Palmas aux Canaries, Mindelo au Cabo Verde lors d'une première transat, 16 jours lors de la deuxième). Il faut une disponibilité d'un an minimum.

 

Sur le plan humain il y a aussi des exclusions, forcément subjectives, mais, comme il est écrit sur la porte des night-clubs "La direction se réserve le droit d'entrée". J'ai donc exclus les couples (l'unité doit être l'équipage) et, les éléments féminins pour des raisons à la fois de promiscuité liée à un bateau de 10 m mais aussi parce que je crois qu'il y a plus de connivence et de points communs dans un équipage "mono-sexe" (je ne dit pas "homosexuel" car ce terme est un peu trop cantonné à la pratique sexuelle). Rien de misogyne là dedans et, d'ailleurs, je ferais bien escadre dans ce périple avec un bateau composé d'un équipage féminin.

 

Autre point commun nécessaire : l'ouverture d'esprit. Passées les eaux territoriales franchouillardes (en fait on n'y sera jamais puisque le bateau fait déjà trempette en Espagne), il sera bon d'oublier le conditionnement de la pensée inculquée depuis la maternelle jusqu'à bac + 5, ce qu'on appelle la "pensée unique" et qu'Emmanuel Todd ("L'illusion économique") appelle plus justement "pensée zéro" ("Il n’y a RIEN dans la pensée unique, qui est en réalité une non-pensée, ou une pensée zéro.") et je ne vais pas au bout du monde pour qu'on me récite, à mon bord, du Sarkozy ou du Besancenot. Il y aura de bons auteurs pour se désintoxiquer l'intellect, des discussions ouvertes (le carré philosophique, c'est une appellation à breveter). Mais encore faudra-t-il que les participants ne se recroquevillent pas sur leur prêt à penser téléchargé, parce qu'à ce niveau je serais clair et, comme le disait ma grand-mère (berrichonne) : "Il vaut mieux être seul que mal accompagné".

 

Ces précisions nécessaires étant énoncées venons-en aux deux catégories : moussaillons et matelots.

 

Le moussaillon est un jeune homme (il faut le préciser car des quinquas-sexas m'ont écrit en se déclarant "moussaillons"), entre 16 et 22 ans (en gros) qui n'a pas d'expérience (ou très peu) en navigation mais qui est attiré par cette connaissance, ce mode de vie et qui est prêt à s'investir dans cette aventure (raisonnable) en souhaitant juste qu'un "grand" le prenne (un peu) sous son aile (de vieil oiseau de mer).

 

Il y a donc une initiation-formation à faire avant d'entreprendre la transat. Il n'est pas question, pour un chef de bord responsable de son équipage, d'envoyer de la bleusaille jouer dans la cour des grands (l'océan Atlantique) comme certains équipiers (surtout des équipières, en fait) le proposent dans des annonces de "demandes d'embarquements". Par la même occasion c'est l'occasion de tester les affinités diverses pour savoir si nous sommes en phase et si nous avons envie de vivre ensemble ce périple.

 

Les matelots sont dans la tranche d'âge vingtenaire à trentenaire, ils ont une expérience concrète de la navigation côtière ou hauturière et peuvent accomplir les tâches marines courantes. Si un petit tour de chauffe est souhaitable à titre de test, il n'est pas indispensable pour la formation, les caractéristiques propres au bateau seront vites acquises dans la pratique.

 

Mais il y a deux directions possibles de voyage retenues, comment choisir si on n'a pas d'idée précise ?

 

L'expérience montrant une certaine frilosité dans l'option aller simple, je crois plus prudent de ne proposer que la boucle des alizés N avec le circuit suivant : Canaries, Cabo Verde, Brésil (atterrissage sur Natal). Descente jusqu'à Savaldor de Bahia, mais pas plus au S car il serait trop pénible de remonter contre les vents. Remontée et périple sur la côte NE du Brésil. Grand périple dans l'Amazone (il faudra alors laisser le bateau dans un port comme Belem car son petit diesel ne permettrait pas de remonter l'Amazone). Ensuite les Guyane, Trinidad et Tobago, les Antilles. Départ de la Guadeloupe vers le 30 avril, bouclage sur les Açores, Gibraltar et retour au bercail vers juin.

 

Combien ça coûte ? Il faut assumer la caisse de bord et ce pendant la durée du périple (un an en gros), c'est tout ! Ce qui veut dire la vie quotidienne comme en France, mais dans des pays où la vie est moins chère, un peu de gas-oil pour le bateau, de l'essence pour l'annexe, les places de port et quelques taxes d'entrée/sortie ainsi que le coût des déplacements à terre. Il n'est certes pas interdit de travailler en chemin si l'occasion se présente. Mais il ne faudra pas trop compter dessus. Prévoir un minimum de 10 € par jour.

 

Un matelot trouvé (si !)

 

Flavien, dit Flavounet, qui se fera le plaisir de se décrire ici et pour quelles obscures raisons et quelle imprudence l'ont conduit sur cette coquille de noix avec un si douteux capitaine. C'est que je ne vais pas me taper toute la rédaction du site, fut-il perso, ah mais !

 

Flavounet

 

Bon cette fois je n'y coupe pas, ça fait bien longtemps que je repousse l'inévitable, et bien la voilà:La présentation de Flavien, dit Flavounet le commandant Cuistot ! Je me suis décidé à quitter mon petit village d'irréductible gaulois, à Sain-Bel (Rhône), pour plusieurs raisons. La première qui n'est pas des moindres, malgrè toutes mes vastes occupations, je m'ennuyais, Je m'ennuyais horriblement! La seconde, malgrè ces rares bons côtés (et je me force à en trouver) la France et par la même occasion, l'Europe, n'a plus rien d'attrayant, la vie est de plus en plus hors de prix, soit disant pays de la gastronomie, on y trouve que de la merde, des tomates pas mûres Montsantoifiées pour qu'elle en aient l'apparence, des salades au goût de... de on ne sait même pas quoi d'ailleurs. Et je passerais le reste. Comme tout le monde se fiche de tout cela, qu'il est impossible de mener une quelque action commune... Courrage fuyons. La France mourra sans moi ! Il y a plein de possibilités dans des pays comme l'Argentine, l'Uruguay, alors vogue la galère.

 

 

Chap. 1 : Départ et côte espagnole

Chap. 2 : Les Canaries

2.1 - Graciosa, Lanzarote, Fuerteventura

2.2 - Gran Canaria N (Las Palmas, Las Canteras, La Isleta)

2.3 - Gran Canaria S (Maspalomas, Arguineguin)

Chap. 3 : Le Cabo Verde

3.1 - Sal

3.2 - Boa Vista

3.3 - Santiago

Chap. 4 : Le Brésil (nordeste)

4.1 - La traversée et Fernando de Noronha

4.2 - Cabedelo et Jacaré (pose provisoire)

Chap. 5 : Promenades terrestres et fluviales

5.1 - Un petit tour en Argentine

5.2 - Un pays peu connu : l'Uruguay

5.3 - Retour à Jacaré et excursion à Salvador de Bahia

5.4 - Une visite au zoo de João Pessoa

5.5 - L'Amazone

5.5a - L'Amazone (la partie orientale)

5.5b - Santarem et Alter do Chão

5.5c - L'Amazone avant IQuitos, Manaus compris

5.5d - On passe au Pérou, Iquitos

5.5e - Le zoo-réserve d'Iquitos

5.5f - Le reste du Pérou et retour (à suivre)

5.5g - Sur le retour une pose à Natal (à suivre)

Chap. 6 : La Guyane française (à suivre)

Chap.7 : La fin du voyage

7.1 - Attaque de pirates (à suivre et voir Voiles et Voilier n° 473 de juillet 2010)

7.2 - Antlia est vendu au Marin en Martinique (à suivre)

7.3 - En manière de conclusion (à suivre)