Vraquier psycho-sociologique


Vraquier Agia Eirini


Un authentique vraquier : AGIA EIRINI 188.33 m de long, 31 m de large et 11.37 m de tirant d'eau max
(copié de www.marine-marchande.net)



Un exemple de grand voyage (2e transat) sur l'eau qui tombe... à l'eau

Au risque de citer Joseph Staline "La question centrale c'est l'homme", je dois confesser qu'après avoir préconisé toutes sortes de bonnes méthodes pour choisir un équipage sur les meilleurs critères psychologiques possibles, je me suis retrouvé dans la situation de "faites ce que je dis mais pas ce que je fais".

 

Donc au lieu de tester soigneusement les atomes crochus de deux équipiers destinés à ce périple vers la Guyane avec possibilité de suite sur la côte brésilienne j'ai embarqué les deux seuls individus qui étaient disponibles (et avaient répondus à mon annonce interneteuse).

 

Ignares en navigation je me suis vite aperçu qu'ils n'avaient aucune affinité ni pour la mer, ni pour les bateaux, ni même pour la destination (La Guyane). L'un ne pensant qu'à un stage de parachutisme en... Guadeloupe et l'autre ne décollant pas d'une sous-culture de planche à roulette (pensait-il le pont d'Antlia semblable à celui du Charles De Gaulle ?), avec tout ce qui va avec (dont les immondes pantalons quadriplaces pas spécialement adaptés à la navigation). Inutile de préciser que, bien que se retrouvant au chômage tous les deux, ils n'étaient pas du tout intéressés par mes idées "alternatives" (pour emprunter un mot hochet à la mode) de vie et d'économie. Ces deux jeunes adultes (27 et 31 ans) correspondaient parfaitement à la catégorie des "adulescents" des sociologues : un mélange d'insouciance infantile peu excusable vis à vis de leur âge.

 

Nous nous séparâmes aux Canaries, c'était mieux ainsi. J'ai continué la route seul vers le Cabo Verde et la Guyane.

Internet, la machine à zapeurs (essai d'approche ethnographique)

Lorsque je me lamente auprès d'un de mes rares compatriotes, qui veut bien recevoir mes propos, sur l'impossibilité de trouver quelqu'un pour fendre les flots et avec lequel on partage un minimum de goûts et d'aspirations en commun, je me fais immanquablement répondre "Yaka passer une annonce sur Internet !". Ben voyons ! Comme si je n'y avais pas pensé plus tôt ! Très exactement depuis le moment (il y a près de 10 ans) où je suis passé de mon Daïmio de 7 m au Symphonie de 10 m destiné à de plus grands périples qui se seraient avérés un peu justes en solitaire intégral. Et, bien entendu, je me suis précipité sur les sites de "bourses des équipiers" compulsant les "demandes" et passant des "offres".

 

Toutefois la sanction fut inévitablement la même à plus ou moins longue échéance : au bout d'un temps variable, habituellement très court, mais parfois plus long (avec un frais bachelier la correspondance a duré 3 mois) ils cessaient de répondre, sans un mot d'explication, même pas un constat de désaccord. Que ma tête visible dans l'Affiche Rouge de la présentation, noire de barbe, ennemie, hirsute, menaçante, les glace d'horreur, je veux bien l'admettre, qu'en dessous de 18 m un voiler n'est considéré que comme une coquille de noix, passe encore, mais, pour certains, ce n'était pas ça. "J'ai vu ton site et ton bateau, c'est très bien", me disaient certains en substance. Quelques échanges et puis, crac, plus rien. "Que leur dis-tu qui les effraie à ce point ?", m'ont demandé certains. Mais rien justement ! Je n'inflige mes propos politically incorrect à mes correspondants que lorsque des échanges à un niveau un peu élevé peuvent s'envisager. Ce n'était pas le cas ici pour mes correspondants marins à ce niveau de contact. Et même je subissais le zapping pour beaucoup lorsque je leur répondais que ce qu'ils me disaient sur eux, leur vécu et leur expérience marine étaient très bien et me convenaient parfaitement. Que pouvais-je leur dire de mieux ?

 

Ma dernière tentative (2007) auprès des bourses des équipiers classiques élargie à celle du "Routard" m'a permis de déterminer un certain nombre de catégories de soit disant "équipiers". En voici les principales.

Les bateaux stoppeurs
La catégorie la plus nombreuse. Ces braves gens ne cherchent qu'à aller d'un point A à un point B mais ne sont nullement concerné par le projet marin autrement que par l'itinéraire. Leur motivation sur ce moyen de transport (car ce n'est rien d'autre pour eux) est peut-être la croisière, mais est essentiellement financière car ils s'imaginent que dans ce déplacement lent ils n'auront pratiquement rien à dépenser, certains sous-entendant même qu'ils se feront entretenir. Dans les motivations absurdes mais à la mode du moment il y a aussi que "le bateau c'est plus écologique". Est-il utile de préciser que cette catégorie ne cherche nullement à copiner avec le capitaine, les atomes crochus ou non ne les concernent pas, d'ailleurs s'il y avait un capitaine automatique comme il y a un pilote, ça leur irait très bien. Est-ce que je cherche à copiner avec le capitaine du ferry qui fait Algeciras-Ceuta, moi ? Exemple d'une annonce toute récente qui a le mérite d'être claire

Je cherche un embarquement pour Mars 2008, afin de me retirer en Polynésie Française -- Iles Marquises par exemple -- Avec la possibilité de mettre à bord deux cantines et une valise -- Je pourrais participer aux Quarts et autre aide -- Je suis un cadre militaire à la retraite et depuis écrivain -- Que le prix de la traversée soit inférieur au prix d'un billet avion

Dans le genre j'en ai eu un aussi qui me demandait de lui transporter son scooter. Je me demande s'ils ne confondent pas mon petit voilier avec un ferry ou même avec le charmant petit bateau de croisière de l'image du début de page. J'attends avec impatience celui qui me demandera de lui transporter en Argentine sa Land Rover. Ceci dit les bateaux stoppeurs sérieux existent, même s'ils ne conviennent pas à mon projet, mais ce sont des gens formés et ils recherchent des convoyages.
Les zappeurs
Au moins la motivation des bateaux stoppeurs était peut-être d'un égoïsme et d'un individualisme hypertrophié, mais elle était claire. Avec les zappeurs c'est tout autre chose, ils se déconnectent au bout d'un temps variable et de façon imprévisible. Je passe sur ceux avec lesquels les sujets de désaccord apparaissent, qu'ils décrochent parce que je les insupporte est encore dans la logique des choses, mais pour la plupart rien de tout cela, ils sont en phase avec mes propos et mes considérations diverses et puis au bout d'un temps variable (avec un lycéen en terminale à Mayotte ça a duré trois mois), silence radio. Certains (rares) se décommandent. Un informaticien qui s’enquiquinait dans son boulot et, dès que l’échéance approcha, m’émailla pour me dire qu’il avait trouvé un job, passionnant, lui. Un jeune mec se découvrit aussi, vers l’échéance, une opportunité insoupçonnée : travailler dans la boîte de papa.

Parce que je ne sais plus sur quel pied danser (et puis j’ai horreur de ça, de la danse comme de l’incertitude, je laisse juste ce principe à Heisenberg et à la théorie des quantas) entre ceux qui me font des déclarations du type « emporte moi wagon, enlève moi frégate, loin, bien loin, ici la boue est faite de nos pleurs » et qui zappent immédiatement après. Du coup c’est moi qui est Moesta et pas du tout errabunda.

Ceci est à analyser sur le terrain du fantasme, je me souviens d'un courtier en bateaux qui râlait de faire visiter des bateaux à des gens qui, visiblement, n'avaient nullement l'intention d'en acheter. "Je vends du rêve !", disait-il. Dans ce projet d'aventure marine il y a aussi des faux candidats qui fonctionnent sous la condition du fantasme, au sens du psychanalyste Jacques Lacan : "Un interdit en position de désir" et quand l'échéance arrive la contradiction devient insoutenable.

Quelques symptômes les caractérisent basés sur la dissimulation : un peudo, un mail bidon de type hotmail ou gmail (et pas celui de leur FAI). Ils ne disent jamais où ils habitent (c'est tout dire s'ils ont l'intention de rencontrer quelqu'un). Et bien sûr une lettre vague, pas de véritable présentation ni de désirs exprimés. Je me souviens d'une nana ayant fait une grosse colère parce que le site du Routard m'avait transmis son IP qui venait d'une université allemande. Elle s'était sentie "violée" (y en a qui se contentent de peu de chose...).
Les "éphémères"
Variété de zappeurs mais annonceurs exclusivement et leurs annonces sont pour le moins étranges : elles brillent par leur brièveté. La bourse des équipers relais-voile est spécialisée dans cette catégorie. Effectivement deux lignes pour indiquer qu'on est prêt à faire le tour du monde en voilier est un peu léger comme lettre de motivation et n'incite pas un chef de bord responsable à y répondre. Mais, par curiosité psycho-sociologique, je m'y suis aventuré. Certes, je n'en disais pas long non plus, me doutant de la suite et n'aimant pas perdre mon temps, me contentant principalement de mettre un lien sur mon site. Bien sûr je n'ai jamais eu de réponses.
Les "décalés temporels"
Variété de zappeurs mais plus spécifiques : ils sont absolument intéressés (disent-ils), mais ne sont jamais libre pour l'échéance de départ projetée. Par exemple je passe une annonce en janvier 2007 pour un départ projeté le 30 avril (non pas parce que c'est la nuit de Walpurgis avec sabbat sur le mont Broken avec musique du petit père Modest, mais parce que c'était l'échéance annuelle de ma place de port), non, ils ne sont pas disponibles avant juillet. Je passe une autre annonce le 1er juillet avec départ prévu mi-septembre, aucun n'est disponible avant août et à ce moment réponse confuse, non, c'est plutôt octobre. Amusant, non ? L’un m'envoie un e-mail, se prétend « disponible immédiatement » et est dans la Gironde (donc pas très loin de chez moi) je l’appelle sur son faune errant quatre heures plus tard, ah ben non, il n’était pas disponible maintenant, il avait prévu une virée avec des amis, il me rappellerait dans une semaine (je l’aurais jeté alors, mais il ne m’a même pas appelé). Un autre est un cuisinier de 21 ans qui travaille en Angleterre, me semble débrouillard et donc possible, mais il me dit qu’il va travailler 6 mois à Londres. Pourquoi donc m’a-t-il contacté ? Zate ize ze couèchionne.
Ceux qui n'ont pas le temps
On se demande d'ailleurs ce qu'ils cherchent à faire en bateau. On y retrouve les cadres surmenés qui n'ont que 10 jours de RTT (je croyais que la 5e semaine de congé payée était un avantage acquis depuis longtemps), très précisément de telle date à telle autre. Ceci concerne des projets vacanciers (pour lesquels je n'ai absolument personne), pour des périples plus lointains, je récupère une variété de bateaux stoppeurs que j'appelle les EDD (équipiers à durée déterminé) et qui n'ont que 2 à 3 mois maximum à m'accorder.
Les "moussaillons" du 3e age
Autre catégorie rigolote : une certaine tranche de retraités qui se disent "Et si que je faisais du bateau que l'idée, qu'elle est bonne". Et comme ils n'y connaissent rien, ils se décrètent "moussaillons", puisqu'ils ont lu que j'acceptais cette catégorie d'équipage que je formerai, à condition, bien sûr, d'être en phase avec le reste du projet (mais ils oublient, en plus, cette condition). Bref, pour eux, je suis une école de croisière gratuite. Se font rétorquer vertement qu'en matière éducative, tout au moins, la pédophilie est plus naturelle que la gérontophilie et ils se retrouvent, en retour, avec l'URL des Glénans.
Les couples
Ne sont pas les pires, même si certains font une tentative de voyage de noce à l'oeil (et se voyaient répondre immanquablement la citation de Léo Ferré : "Quand j'vois un couple, j'change de trottouââârrr"), certains ont des niveaux techniques corrects, mais, désolé, l'unité est l'équipage et la catégorie couple est incompatible avec mon projet de vie. Les mieux formés ont toutes leurs chances auprès des convoyeurs. L'étonnant est, quand même, que dans ces couples seules les éléments féminins m'ont écrit. Ce sont généralement pas elles les plus motivées par l'aventure marine si j'en juge par les vrais couples rencontrés sur les pontons. Qu'ont elles fait de leur mâles ? Les ont-elles dévorés ?
Les nanas
C'est une nouvelle catégorie (estampillée 2007). J'ai croulé cette année sous un flot de candidatures féminines d'âge divers mais assez jeunes voulant embarquer pour des raisons extrèmement vagues, ne connaissant rien en navigation la plupart du temps. Je soupçonne une motivation de michetonage pour la plupart et je les ai renvoyées sur l'ordinaire des annonces semi-matrimoniales des capitaines esseulés et qui pleurent après des "équipières (et plus si affinités)". Les uns comme les autres devraient plutôt aller voir Meetic ou assimilés, AMHA.

Etranges étrangers ? Impossible, mais pour d'autres raisons

"Il n'y a pas que les français sur la planète pour naviguer au long cours", me direz-vous. Ce qui est exact. Aussi dans un pays où j'ai eu l'occasion de nouer des liens, le Maroc, je trouvais quelques jeunes que cette aventure aurait beaucoup intéressée. Mais c'était méconnaître une autre donnée du mondialisme : seuls les "ethnically correct" ont le droit de voyager. Aussi je n'ai même pas pu inviter passer des vacances en France, un jeune marocain nanti d'un passeport et d'un certificat d'hébergement  en bonne et due forme. Le visa de tourisme lui était interdit (ainsi que dans beaucoup d'autres pays, même dans le cas d'équipage). Gageons que si j'avais invité un des seigneurs de la planète, qu'il soit américain ou japonais, je n'aurais sûrement pas essuyé un tel refus.

Conclusion

Il faut se rendre à l'évidence : si l'on n'est pas en famille ou en couple patenté, il ne reste que la navigation solitaire forcément limitée surtout si l'on n'est pas de la trempe d'un Moitessier ou d'un autre navigateur (ou navigatrice) d'exception. Il est en fait impossible de rencontrer un français valable pour un projet marin au long cours. Quelques années que j'essaie de rencontrer ces oiseaux rares, en vain.

 

Qu'il est (déjà) loin le temps où les petits bretons ne rêvaient que de partir comme mousses et avaient la sainte horreur de rester plouc. Aussi 99,9 % préfèrent perdurer dans leur infantilisation scolaire prolongée à "bac plus cinq" et pour le 0,1 % qui serait prêt à se lancer dans cette aventure raisonnable, ce sont les parents qui ne veulent pas les lâcher.  Quant aux plus grands, qu'ils soient casés ou non dans le monde du salariat, quitter le plancher des vaches et - surtout - abandonner leur télévision, les tentent autant que votre serviteur de s'engager dans les Compagnies Républicaines de Sécurité.